Et si je ne trouve pas les bons mots ?
Cette question touche à quelque chose de très central dans l’apprentissage : la peur de ne pas être à la hauteur au moment où il faudrait parler, guider, accompagner, et soutenir une expérience.
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En hypnose, les mots comptent beaucoup, bien sûr. Ils orientent l’attention, ouvrent des images, déplacent les perceptions, accompagnent un mouvement intérieur. Mais ce qui leur donne leur portée ne tient pas seulement à leur esthétique. Cela tient aussi à leur moment, à leur ancrage dans l’expérience réelle de la personne. Des mots très simples, lorsqu’ils arrivent au bon endroit, peuvent avoir beaucoup plus d’effet qu’une formulation brillante mais plaquée ou dites pour la beauté des mots.
Au fond, la difficulté n’est donc pas seulement de « bien parler ». On ne se demande plus seulement : qu’est-ce que je dois dire ? On se demande : qu’est-ce qui est en train de se passer chez l’autre, et comment ma parole peut-elle l’accompagner sans l’écraser ? C’est sans doute ce déplacement qui fait mûrir la pratique.
- Milton Erickson aurait probablement répondu qu’il n’existe pas de « bons mots » dans l’absolu. Il y a des mots qui conviennent à une personne, à un moment donné, dans une situation singulière. Toute sa manière de travailler allait dans ce sens : observer, écouter, utiliser ce qui est là. Le langage thérapeutique n’était pas pour lui un langage surplombant, encore moins un répertoire de belles formules. Il prenait appui sur les images du patient, ses manières de dire, sa logique propre, ses résistances aussi. Dans cette perspective, la question n’est pas de trouver une phrase impressionnante, mais une parole qui soit utile. Une parole qui rencontre effectivement quelqu’un. Cela enlève déjà une pression considérable. Il ne s’agit plus de faire « comme il faut », il s’agit de se donner les moyens d’un ajustement, du fameux « accordage ».
- Ernest Rossi, de son côté, aurait sans doute déplacé l’attention vers le processus lui-même. Ce qui importe, ce n’est pas seulement ce qui est dit, mais ce que cela permet de mettre en mouvement dans l’expérience de la personne. Une parole est juste lorsqu’elle favorise une réponse intérieure, lorsqu’elle ouvre un travail psychique, corporel, imaginaire, parfois très discret, mais réel. Chez lui, on trouve cette idée essentielle : le thérapeute aide à créer les conditions dans lesquelles quelque chose peut se réorganiser de l’intérieur. Dans cette optique, les mots n’ont pas à être parfaits. Ils ont à être suffisamment ouverts, suffisamment accordés pour laisser la place à une activité intérieure voire au processus de guérison lui-même, qu’il pensait psychobiologique. Une phrase brève, une reprise, une invitation, parfois même une simple inflexion, peuvent suffire lorsqu’elles soutiennent ce travail-là.
- François Roustang, lui, aurait sans doute pris la question autrement, de façon plus radicale. Il aurait peut-être dit que l’obsession des « bons mots » traduit encore une volonté de maîtrise. Comme si le thérapeute pensait devoir produire l’essentiel de la séance par sa parole. Or ce qui transforme ne vient pas seulement du discours. Cela vient d’un ensemble plus vaste : une façon d’être là, une capacité à laisser advenir une autre modalité d’expérience, pour que le reste reprenne sa place. Chez Roustang, la parole garde toute son importance, mais elle cesse d’être le centre unique. Elle s’inscrit dans une atmosphère, dans un rythme, dans un rapport au silence, dans une manière de ne pas encombrer l’espace. Il y a chez lui cette idée que l’on aide parfois davantage en cessant de vouloir trop conduire. La parole devient alors moins démonstrative, moins explicative, moins soucieuse de produire un effet visible. Elle n’est qu’un bruit… Et pourtant, elle ouvre, puis elle sait s’effacer.
Ces trois approches ne disent pas exactement la même chose, mais elles convergent sur un point décisif : en hypnose, les mots ne valent pas par leur sophistication. Ils valent par leur capacité à entrer en résonance avec la personne vivante en face de soi ; même si elle est engluée dans ses difficultés.
C’est une chose importante que nous rappelons lors de nos formations, à Ipnosia. Car il est normal, au début, de chercher des repères, des formulations, des structures. Il est utile d’apprendre des manières de faire, de découvrir des styles, d’écouter des séances, de travailler sa voix, son rythme, sa précision. Tout cela fait partie de l’apprentissage. Mais à mesure que la pratique s’approfondit, quelque chose se décale. On quitte peu à peu le souci de « bien dire » pour entrer dans une attention plus fine à ce qui se joue dans la rencontre.
Les praticiens qui marquent ne sont pas toujours ceux qui parlent le mieux au sens oratoire du terme. Revoyez les vidéos des personnes citées! Ce sont souvent ceux dont la parole tombe juste parce qu’elle procède d’une vraie attention - une précaution - à l’autre. Et lorsqu’ils parlent, leurs mots ont du poids parce qu’ils sont reliés à quelque chose de réel.
Il faut aussi dire ceci : les moments d’hésitation ne sont pas forcément des fautes. Ils peuvent faire partie du travail. Une recherche de mot, une suspension, un silence, une reprise, tout cela peut rester très juste si le lien avec la personne n’est pas rompu. L’hypnose n’exige pas une performance… Mais d’être dans un rapport authentique à soi et à l’autre. Peut-être est-ce cela qu’il faudrait davantage transmettre : une confiance dans le fait que les mots viennent plus justement lorsqu’on cesse de les arracher. Plus on veut absolument produire la formule parfaite, plus le langage se rigidifie. Plus on est attentif à la personne, à son rythme, à sa manière d’entrer dans l’expérience, plus la parole trouve naturellement sa place.
Alors, à la question : « Et si je ne trouve pas les bons mots ? », on pourrait répondre simplement : ce n’est pas grave de ne pas avoir immédiatement la phrase idéale. Ce qui compte d’abord, c’est d’être suffisamment authentique et tranquillement attentif pour que les mots qui viennent puissent devenir utiles.
En hypnose, nous le répétons assez à Ipnosia, la parole est là pour accompagner une expérience. Et il arrive très souvent que les mots les plus simples, lorsqu’ils sont portés par une écoute réelle, soient précisément les plus justes.
Déjà trop de mots… Je me tais !








